Le soleil se levait à peine au dessus de l'Institut Nifel. Dans un peu moins d'une heure, il serait temps de se lever. Mais pour le moment, rien ne bougeait dans l'imposant bâtiment de pierre de style néogothique où dormaient des centaines de jeunes gens, filles et garçons, de quatre à dix-huit ans. Aucun bruit ne s'élevait d'aucune pièce de l'internat, si ce n'était la douce et calme respiration des enfants endormis.
Une seule exception venait briser la règle. Une seule conscience parmi un millier d'êtres. Natasha ne dormait pas. Elle était allongée sur le dos dans son lit, et elle regardait de ses yeux dorés grands ouverts le plafond au dessus d'elle. À sa gauche, une fillette dormait profondément. Maggie. À sa droite, une autre jeune fille dormait elle aussi. Lola. Et Natasha, au milieu de la chambre encore toute remplie des ténèbres de la nuit, attendait patiemment que le soleil vienne lui donner la permission de se lever.
Après dix interminables minutes, un rayon de lumière traversa les volets en bois disjoints et éclaira la petite pièce en bazar. Natasha sauta à bas de son lit, attrapa une pile de vêtements posés sur une chaise au bout de son lit et sortit de la chambre en refermant la porte derrière elle, sans troubler une seule seconde le silence régnant. Elle se dirigea vers les douches, s'enferma dans une cabine et retira son t-shirt informe trempé de sueur qu'elle jeta négligemment dehors. Elle tourna le robinet, attendit un moment et enfin, de l'eau tiède coula de la pomme de douche rouillée. Natasha commença alors avec une réticence manifeste à mouiller son corps en commençant par les pieds pour remonter jusqu'à la tête. Il lui semblait que cette eau visqueuse se promenait sur sa peau comme un serpent, prêt à la mordre à la première inattention.
Dès qu'elle fut suffisamment humide, elle coupa le filet d'eau, se savonna vigoureusement le corps pour effacer toute trace de l'abominable nuit qu'elle venait à nouveau de passer, puis lava ses cheveux et son visage avec énergie. Elle se rinça aussi vite qu'elle en était capable, et sauta dans la serviette de toilette jaune râpeuse qui l'attendait au sommet de sa pile de vêtements. Elle se sécha avec délice, essuyant jusqu'à la plus minuscule goutte d'eau, et enfila ses vêtements avec des mouvements rapides. Elle peigna ensuite ses longs cheveux bruns cuivrés et les sécha au séchoir qui faisait comme une pustule sur le long mur rongé d'humidité de la salle d'eau qui ressemblait à un étroit couloir inondé.
Lorsqu'elle revint dans sa chambre, ses deux autres occupantes dormaient toujours à poings fermés. Natasha déposa le vieux t-shirt qui lui faisait office de pyjama sur la chaise au bout de son lit et sortit à nouveau. Cette fois, elle se rendit directement dans le parc, comme elle le faisait chaque matin en attendant le petit déjeuner. Elle s'assit sur un banc et écouta le chant des oiseaux, véritable vacarme à cette heure. Mais à part la faune limitée qui peuplait les grands arbres du parc, il n'y avait pas âme qui vive en ville. Elle était donc totalement seule avec ses pensées. Elle songea au cauchemar récurent qui la hantait presque chaque nuit depuis plusieurs années déjà.
Au début, tout était noir. Elle ne distinguait absolument rien. Et puis, une longue fente verticale s'ouvrait devant elle. Elle regardait à travers et découvrait deux silhouettes sombres face à face. L'une des deux était celle de sa mère. Natasha la reconnaîtrait entre mille. Mais elle ne connaissait pas la seconde. Elle ne pouvait que supposer qu'il s'agissait de son père. Les deux silhouettes parlaient. Doucement, tout d'abord. Si doucement que Natasha entendait à peine leurs paroles. Et puis plus fort. De plus en plus fort. Les murmures devenaient des injonctions qui se muaient en exclamations puis en apostrophes pour au final se transformer en cris et en hurlements. Les deux silhouettes vomissaient des flots de mots incompréhensibles avec une violence inouïe. Et puis il y avait ce mouvement, bref et vif, puissant, terrifiant. Et un grand bruit, comme un coup de tonnerre. Natasha sentait des larmes couler sur ses joues. Sa mère était au sol, étourdie. L'autre silhouette était penchée sur elle dans une posture menaçante. Sa mère se relevait et giflait son adversaire. Ensuite, tout devenait flou. Un capharnaüm de gestes en tous sens, tous plus violents les uns que les autres. Des cris, des pleurs. Natasha ne regardait plus à travers la fente. Elle avait fermé les yeux. Et puis tout cessait. Le silence retombait comme un marteau sur une enclume. Brusquement. Brutalement. Natasha se risquait à regarder. Sa mère était seule au milieu de la pièce. À genoux. Plus personne autour d'elle. Mais la porte entrouverte, qui se refermait définitivement sur un homme qui n'aurait plus jamais été le bienvenu. La porte claquait, comme une sentence, et le noir absolu retombait sur Natasha. Plongée dans les ténèbres, elle ne pouvait plus alors qu'écouter impuissante les sanglots à peine étouffés de sa mère délaissée et marquée à jamais au fer rouge par cet homme qu'elle avait pourtant aimé et qu'elle ne reverrait plus jamais.
C'était toujours à ce moment-là que Natasha se réveillait en pleurs et en sueur, au bord de la crise de panique, et qu'elle filait se doucher pour rincer ces visions traumatisantes et les voir disparaître par la bonde sale au milieu d'un tourbillon liquide auquel se mêlait le plus souvent des larmes amères.
À la suite de cet incident, la mère de Natasha était tombée presque du jour au lendemain dans une profonde dépression. Mais ce qui n'était au début qu'une lassitude exacerbée et de fréquentes crises de larmes se mua très vite en une faiblesse maladive et des infections de plus en plus rapprochées. Un an et demi après cette soirée cauchemardesque, Tania Ka contracta une méningite d'une rare violence qui l'emporta après seulement trois jours, laissant orpheline une fillette d'à peine cinq ans.
Natasha sentit une larme qui roulait timidement sur sa joue. Elle l'essuya d'un mouvement vif et énervé. Elle refusait de se montrer faible. Elle vivait à l'internat depuis déjà dix ans. Là étaient son quotidien, son foyer, ses rares amis et très certainement son avenir. Elle s'efforçait de se réjouir de son sort et songeait avec amertume qu'elle aurait tout aussi bien pu se retrouver seule dans la rue et mourir au bout de seulement quelques mois.
Elle était reconnaissante envers Miss Helford, la directrice de l'Institut, une vieille fille d'une cinquantaine d'année, aigrie et d'apparence rude mais qui, lorsqu'on parvenait à dépasser ses apparences revêches et froides, témoignait d'une grande générosité à l'égard des enfants qu'elle accueillait.
Natasha était reconnaissante envers cette femme car il y avait très peu d'orphelins à l'institut. Certains avaient perdu l'un de leurs parents et l'autre était trop occupé pour s'occuper d'un enfant. D'autres habitaient trop loin de l'école la plus proche et ne pouvaient faire autrement que de vivre en internat. D'autres encore étaient ici en instance de divorce. Certains étaient fils ou filles d'explorateurs ou de chercheurs qui passaient dix mois de l'année à l'autre bout du monde.
Natasha était la seule véritable orpheline de l'Institut Nifel. Car même si elle ne pouvait jurer de la disparition définitive de son père, elle était la seule pensionnaire à rester à l'internat durant toutes les vacances. Ainsi, pendant les fêtes de Noël, elle se retrouvait le plus souvent toute seule avec la directrice à chanter des chants de Noël au coin du feu en décorant le sapin de boules de papier mâché gracieusement fabriquées et offertes par les plus jeunes pensionnaires. Miss Helford était comme une deuxième mère pour la jeune fille. Et elle était l'une de ses seules alliées.
Un cri dans son dos la fit sursauter et chassa ses pensées. C'était Maggie, penchée à la fenêtre, qui criait son nom. Natasha se leva lentement de son banc, traversa le parc d'un pas las et rejoignit les autres au réfectoire pour le petit déjeuner.
Presque tous les pensionnaires étaient là. La plupart étaient déjà attablés, les autres étaient sur le point de le faire. Natasha pénétra dans la plus grande salle du bâtiment et chercha des yeux Maggie et Lola, ses colocataires et amies. Aussi ne vit-elle pas le garçon qui se glissait derrière elle et la poussa avec violence, la faisant tomber sur le sol déjà jonché de jus d'orange renversé et de céréales égarées. Lui et les trois garçons postés derrière lui ricanèrent comme des imbéciles. Natasha se remit debout sous les huées des autres pensionnaires et jeta au garçon un regard assassin qui eut pour seul effet de faire redoubler les rires.
– Salut la tâche ! lança le garçon avec fierté.
– Tais-toi, Kurt, ordonna-t-elle d'une voix chevrotante.
Mais sa tête s'était rentrée dans ses épaules, son dos s'était voûté et ses bras se recroquevillaient sur sa poitrine. Aussi son ton qui se voulait assuré ne convainquit personne. Et amusa encore d'avantage Kurt et ses copains. Il bouscula de nouveau la jeune fille en lançant, de façon à être entendu de tous :
– Tu veux que je me taise, la tâche ? Trop drôle ! Tu crois vraiment que je vais t'obéir ?
Sur ce, il ricana de plus belle et recommença à bousculer Natasha qui tentait maladroitement d'esquiver ses coups et de s'échapper. Les pensionnaires de l'internat, assis sur leurs chaises en train de manger, s'étaient tous retournés pour assister au spectacle. Lola, assise tout au fond du réfectoire, se leva et s'approcha au pas de course. Elle se plaça entre son amie et le garçon et gronda :
– Fous-lui la paix, crétin !
Elle tira Natasha par le bras et retourna s'asseoir sous les moqueries des autres. Une fois assise, Natasha lui murmura un remerciement. Lola sourit et replongea son attention dans son bol de céréales, sans plus prêter l'oreille aux remarques désobligeantes qui fusaient autour de sa table. Mais Natasha ne pouvait faire la sourde oreille. Elle mâchonna une tartine sans grande conviction et, sentant les larmes lui monter aux yeux, se leva, adressa un « on se retrouve tout à l'heure » à ses amies et sortit du réfectoire sous les ricanements de Kurt et sa bande.
Natasha traversa le bâtiment principal en flèche et entra dans les toilettes des filles où elle s'enferma. Dès qu'elle fut sûre d'être seule, elle éclata en sanglots. C'était comme ça tous les jours, à chaque fois qu'elle croisait Kurt. La seule présence de cet idiot lui faisait perdre toute son assurance. Et elle se retrouvait immanquablement à se faire bousculer et insulter par toutes les personnes présentes, jusqu'à ce que Lola, Maggie ou Miss Helford interviennent. Alors, elle s'enfermait dans les toilettes et elle pleurait toutes les larmes de son corps... jusqu'à la prochaine confrontation.
Elle aurait aimé avoir la confiance en soi de Lola, qui avait pourtant quinze ans, exactement comme elle. Même Maggie, qui n'avait que treize ans, était plus intimidante qu'elle.
Natasha songea à ses deux amies. Lola avait les cheveux bruns toujours attachés en queue de cheval, et les yeux marron. Elle était grande et maigre, fine et élancée, mais aussi souple et gracieuse qu'une barre en bois. Maggie, elle, était petite et plutôt ronde ; ses cheveux étaient blonds et bouclés et ses yeux étaient bleus. Elle ressemblait à une poupée de cire.
Les deux adolescentes n'avaient absolument rien en commun, si ce n'était leur père. Lola et Maggie étaient demi-s½urs. Leur père, Pierre Duval, avait divorcé de leurs deux mères à trois ans d'intervalle et avait disparu brusquement. La mère de Lola, à cause d'une absence totale d'instinct maternel, était tout à fait inapte à élever un enfant. La mère de Maggie, quant à elle, était anthropologue, et passait parfois deux ans en Afrique ou en Amérique latine sans donner de nouvelles. Les deux filles avaient donc été placées en internat, dans la même chambre.
Quelques mois plus tard, Natasha avait emménagé avec elles, incapable de supporter son ancienne colocataire, Angéla, une brute qui passait le plus clair de son temps à la frapper et à bousiller ses affaires. C'est à ce moment là que s'était liée entre elles une robuste amitié.
Natasha cessa brusquement de pleurer en entendant la porte des toilettes s'ouvrir. Elle retint sa respiration, jusqu'à ce que la mystérieuse intruse s'exclame :
– Bon sang, Natasha, tu ne pourrais pas te cacher ailleurs ! C'est une infection, cet endroit !
Natasha reconnut immédiatement Lola. Elle sécha ses larmes en vitesse et ouvrit la porte. Son amie lui sourit brièvement, lui tapota le bras et dit d'un ton neutre :
– Faut qu'on y aille. Ça vient de sonner.
Elle acquiesça vivement et sortit des toilettes pour se diriger d'un pas énergique vers les salles de classe. Lola soupira et la suivit.
Leur professeur n'était pas encore arrivé. Aussi, tous les élèves, debout ou assis, sur les chaises ou les tables, papotaient bon train. Lorsque Lola et elle entrèrent dans la salle, toutes les discussions cessèrent soudain, signe infaillible que les conversations les concernaient. Natasha faillit se remettre à pleurer mais, en voyant Lola ignorer les autres tous autant qu'ils étaient, elle inspira profondément, prit son courage à deux mains et tâcha de faire de même.
Il était six heures du soir. Natasha était seule dans la chambre, assise sur son lit. Lola et Maggie étaient dans la salle d'étude en train de faire leurs devoirs. Les cours étaient terminés depuis une heure. À peine la cloche avait-elle retenti que Natasha s'était élancée en direction des dortoirs où elle avait trouvé refuge. Mais comme toujours, Kurt savait où la trouver, et il n'avait pas pu s'empêcher de la pousser contre le mur du couloir, où elle s'était blessée à la lèvre. À présent, elle lisait calmement en tenant un coton hydrophile imbibé de sang appuyé contre sa lèvre ouverte.
Son ventre cria famine. Elle n'avait rien avalé le matin et n'avait même pas atteint le réfectoire à midi. Kurt lui avait bloqué le passage en riant à gorge déployée et, vaincue, elle avait pris la fuite vers le parc. Là, elle s'était assise sur un banc, le menton posé sur les genoux et les bras fermement serrés autour de ses jambes, et elle avait attendu la reprise des cours, perdue dans ses pensées.
Elle avait pris la résolution de ne plus jamais pleurer. Elle se sentait faible à chaque fois qu'une larme sortait de ses yeux, elle ne voulait pas que sa mère, si elle la voyait, la prenne pour une mauviette, ce qu'elle était pourtant. C'était nul de pleurer. En plus, ça mouillait, et s'il y avait bien une chose que Natasha avait en horreur, en dehors de Kurt, c'était l'eau. Elle décida donc de ne plus jamais pleurer... en espérant avoir la force de tenir sa résolution.
Et sa pensée dériva sur un mercredi après-midi, lorsqu'elle avait sept ans. Ce jour-là, Miss Helford avait emmené tous les pensionnaires à la piscine. Natasha avait peur de l'eau, car elle ne savait pas nager et refusait d'apprendre. Aussi, elle était restée assise au bord de la piscine, toute seule avec la directrice, et elle avait regardé avec un léger sourire les autres pensionnaires s'amuser dans l'eau.
Après un peu plus d'une heure, la directrice s'était levée pour se dégourdir les jambes. C'est alors que Kurt, du haut de ses huit ans, avait attrapé Natasha et l'avait jetée dans le grand bassin. Ne sachant pas nager, elle s'était débattue tant bien que mal pour garder la tête hors de l'eau. Mais après deux longues minutes de lutte désespérée, la fillette avait sombré. Heureusement, la directrice était revenue juste à temps pour sauver l'orpheline de la noyade.
Depuis ce jour, Natasha ne s'était plus jamais baignée, et ne se mettait au contact de l'eau que pour boire et se doucher.
Perdue dans ses pensées, son livre ouvert étalé sur les couvertures, la main négligemment posée contre sa lèvre, Natasha ne prit conscience de la présence de Maggie que lorsque celle-ci s'écria :
– Mon Dieu, Nat ! Qu'est-ce que tu t'es fait ? Tu es blessée ! Ça va ?
L'intéressée reprit ses esprits en papillonnant des yeux et dit avec un sourire :
– Tout va bien, ne t'en fais pas ! Je me suis juste fait mal à la lèvre. Mais ce n'est rien.
Maggie n'eut pas l'air convaincue car, après un froncement de sourcils, elle quitta la chambre. Elle ne revint qu'un quart d'heure plus tard, un jeu de société sous le bras et un sourire éclatant aux lèvres.
Les deux filles jouèrent et rirent jusqu'à l'heure du dîner. Puis elles se rendirent au réfectoire main dans la main, rattrapant Lola qui marchait dans le couloir devant elles. À la porte, Kurt attendait, un pied posé sur le mur et les bras croisés sur son torse. Mais en voyant l'air déterminé de Lola et la mine réjouie des deux filles, il s'écarta et partit rejoindre ses copains à table.
Le début du repas fut pour Natasha un exemple de tranquillité. On l'insulta à peine et on ne l'appela par son surnom de « tâche » que pour lui demander la carafe et le sel. Les choses se gâtèrent lorsque Miss Helford entra dans la vaste pièce et appela de sa voix tonitruante :
– Natasha Ka ! Vous viendrez me voir dans mon bureau après le repas.
La jeune fille sursauta à l'énoncé de son nom, et elle rentra la tête dans ses épaules à la suite de la phrase. La directrice tourna les talons et quitta la salle. Aussitôt, les insultes fusèrent. Et très vite, la nourriture suivit le mouvement. En moins de temps qu'il n'en fallait pour dire « ouf », Natasha se retrouva couverte de purée et de soupe aux pois cassés. Elle faillit bien rompre sa résolution quelques heures à peine après l'avoir prise.
Gardant sa dignité, ou ce qu'il en restait, Natasha se leva, adressa un sourire figé à ses deux amies et quitta le réfectoire sous les huées et les jets de sauce tomate.
Elle fila directement dans le bureau de la directrice quinquagénaire, sans même prendre la peine d'essuyer un peu son pull noir maculé de toutes sortes de choses dégoulinantes. Elle frappa timidement et entra, refermant soigneusement la porte derrière elle. Assise dans un fauteuil défoncé derrière un imposant bureau croulant sous la paperasse se tenait Miss Helford. Son regard était sévère. Pourtant, c'est avec une voix relativement aimable qu'elle s'adressa à la jeune fille pour la prier de s'asseoir. Elle écarta une pile de papiers en équilibre instable pour mieux voir son interlocutrice et commença :
– Comment va votre lèvre, Miss Ka ?
– Bien. C'est Maggie qui vous a prévenue ?
– C'est moi qui pose les questions Miss Ka. Mais oui, c'est effectivement Miss Duval qui m'a informé de l'incident qui vous était arrivé. J'aimerais savoir exactement ce qui s'est passé lorsque vous vous êtes blessée à la lèvre, Miss Ka.
– Eh bien, la cloche venait de sonner la fin des cours, j'ai rangé mes affaires et...
– Venez-en aux faits s'il vous plaît, nous n'avons pas toute la nuit.
– Eh bien, je me dirigeais vers les dortoirs quand Kurt Kandell m'a poussée contre le mur et je me suis fait mal à la lèvre. Voilà.
– Vous a-t-il délibérément poussée contre ce mur, Miss ?
– Oui.
– Vous en êtes certaine ?
– Oui, Miss.
– Très bien. Je m'occuperais de Monsieur Kandell moi-même. Maintenant, puis-je avoir une explication quant à votre tenue vestimentaire ?
Natasha baissa les yeux. Si avoir la peau matte empêchait souvent de rougir, tel n'était pas le cas de la jeune fille.
– Un petit incident après votre départ du réfectoire.
Devant le regard insistant de la directrice, elle raconta, penaude, la scène du dîner.
Miss Helford secoua la tête d'un air peiné en fixant l'adolescente de ses yeux gris. Elle prit une pile de feuilles devant elle et les aligna distraitement. Elle les reposa sur le bureau tout aussi lentement puis, d'un mouvement brusque, elle se leva de son fauteuil, contourna le bureau et ouvrit la porte.
– Ce sera tout, Miss Ka. Vous pouvez sortir. Faites-moi signe si l'on vous manque encore de respect.
Natasha acquiesça timidement sans oser lever les yeux et quitta la petite pièce sans fenêtre, seulement éclairée par une vieille ampoule pendante. Elle traversa le couloir au pas de course et regagna sa chambre.
Elle s'approcha de sa table de chevet pour récupérer le coton hydrophile qu'elle y avait posé un peu plus tôt. Mais elle ne le vit pas. Elle regarda dans le tiroir, elle déplaça le petit meuble pour chercher derrière. Elle inspecta le sol et le dessous de son lit, ainsi que la poubelle. Mais elle dû se rendre à l'évidence : le coton plein de sang avait disparu. Troublée, elle décida d'interroger les s½urs Duval lorsqu'elles auraient fini de dîner. En attendant, elle s'allongea sur son lit et songea à sa journée.
Elle avait commencé par un cauchemar, avait continué dans un cauchemar, et s'achevait sur la promesse d'un lendemain cauchemardesque. Dès que Kurt apprendrait que c'était elle qui l'avait dénoncé, il lui casserait la figure. Et ni Maggie ni personne ne pourrait l'en empêcher. D'un autre côté, peut-être en ce moment même, il se faisait sévèrement corriger par la terrible Miss Helford. Cette pensée fit sourire la jeune fille. Pour une fois, c'était lui qui allait en baver.
Natasha se réveilla en sueur, la respiration haletante et des larmes plein les yeux. Encore ce maudit rêve. La veille, elle s'était endormie avant même le retour de ses amies. Et ce matin, la voilà qui se retrouvait comme tous les matins depuis quelques temps à attendre avec nervosité la venue du soleil.
Ce fut plus long que d'ordinaire. Après un quart d'heure à se tourner et se retourner dans son lit, Natasha décida de se lever. Elle prit quelques vêtements, noirs, comme toujours, et fila se doucher. Quelques minutes plus tard, elle était assise sur un banc, dans le parc, les jambes en tailleur.
Lorsqu'elle arriva, le ciel était encore noir et tirait sur le bleu foncé. Après à peine quelques instants, l'horizon se colora de merveilleuses teintes chaudes ; du jaune au rouge en passant par toutes les nuances de rose et d'orange. Çà et là, on distinguait même un peu de violet.
Le spectacle était grandiose. Natasha était stupéfaite de voir autant de beauté librement étalée ainsi devant elle. Soudain, un craquement dans son dos la fit sursauter. Elle scruta l'obscurité du mieux qu'elle put mais ne distingua rien que la silhouette familière des immenses chênes. Néanmoins, une désagréable impression d'être observée subsista. Alors qu'un frisson glacé lui courait le long du dos, elle décida de rentrer.
Elle pénétra dans le bâtiment principal au moment où les cuisiniers commençaient à mettre la table pour le petit déjeuner. N'ayant rien de mieux à faire pour s'occuper, elle proposa de les aider. Son coup de main fut accepté avec plaisir. Ainsi, elle passa un peu moins d'une heure à disposer sur les tables les couverts et les plats, si bien qu'elle ne vit même pas Kurt qui entrait et la regardait avec stupéfaction.
Gêné par la présence des cuisiniers avec qui la jeune fille paraissait bien s'entendre, et les oreilles encore bourdonnantes du sermon qu'il avait reçu de la vieille directrice, Kurt ne fit que lancer un regard noir à Natasha et partit s'asseoir. Peu après, d'autres pensionnaires suivirent, et en peu de temps le réfectoire fut plein.
Natasha déjeuna tranquillement pour la première fois depuis bien longtemps et se rendit en cours sans plus de problèmes. Ce ne fut qu'en début d'après-midi, en cours de mathématiques, que Kurt décida qu'il était temps d'oublier sa punition. Il déchira une feuille dans son cahier et, après l'avoir découpée en petites boulettes, il bombarda la jeune fille avec allégresse, à chaque fois que le professeur avait le dos tourné, pour le plus grand plaisir de ses camarades.
À midi, il lui déclara la guerre officiellement. Il traversa tout le réfectoire, une carafe d'eau à la main, et alla se planter devant elle. Il la fusilla du regard et gronda :
– C'est toi, la tâche qui est allée me balancer à la vieille harpie pour ton petit bobo ?
Natasha n'eut même pas besoin de répondre. Sa tête se rentra dans ses épaules et son dos se voûta, tandis qu'elle regardait le garçon avec des yeux d'oiseau effarouché. Le garçon eut un mauvais sourire et renversa la carafe qu'il tenait à la main sur la tête de sa victime.
Au contact de l'eau, la jeune fille hurla. Ce n'était pas un cri de rage, c'était un cri de terreur pure, mêlée à un profond dégoût. Sans même adresser un regard à Kurt, elle fila dans sa chambre à l'autre bout du pensionnat et se déshabilla. Elle s'enroula dans une serviette et s'effondra sur son lit, secouée de frissons semblables à de petits spasmes et les yeux dans le vague. Des larmes roulèrent sur ses joues, qu'elle sécha avec nervosité et empressement les unes après les autres, sans même sembler s'en apercevoir. Elle était totalement en proie à la panique. Son visage était figé et son corps était comme tétanisé.
À la reprise des cours, incapable de se lever de son lit, elle resta allongée sans bouger, priant pour qu'on ne remarque pas son absence. Ce ne fut que lorsqu'elle fut complètement sèche qu'elle se rhabilla et se glissa sous ses draps. Elle ferma les yeux et laissa son esprit vagabonder.
Elle s'imagina, loin, très loin de l'Institut, de Kurt et de tous ses problèmes, seule au bord d'une falaise, contemplant un lever de soleil et sentant la brise fraîche jouer dans ses longs cheveux noirs aux reflets d'or. Elle sourit. Elle imagina le bruit du vent soufflant dans le feuillage des arbres en contrebas. Une immense forêt s'étendait jusqu'à l'horizon, grouillant d'oiseaux et d'animaux de toutes sortes. Derrière elle, la chaleur d'un feu de camp parvenait jusqu'à elle et caressait son dos. Elle se sentait bien.
Un bruit sourd la tira de sa rêverie et la fit se dresser dans son lit. C'était Lola qui avait trébuché en entrant et était tombée par terre. Elle se releva en se massant le coccyx et éclata de rire. Natasha la fixa, reprenant doucement ses esprits. Un coup d'½il par la fenêtre lui apprit qu'il était déjà tard : le soleil était couché et le ciel commençait à se teinter de noir. Elle avait dû s'endormir.
Lola s'assit sur son lit et lui dit gentiment :
– Tu m'as manquée au dîner. Maggie est venue ici après les cours. Elle m'a prévenue que tu dormais alors je n'ai pas osé te réveiller pour manger. Et puis Kurt a encore fait des siennes. Mais il s'est fait salement engueulé par Helford... C'était vraiment idiot ce qu'il a fait à midi. J'en ai parlé à la directrice.
Elle posa sa main sur le bras de son amie et lui sourit. Natasha lui rendit aussitôt son sourire. Évidemment, Lola ne savait rien de sa peur de l'eau. Elle n'était pas encore arrivée au pensionnat lors de l'épisode de la presque-noyade. Mais sa sollicitude était touchante.
Quelques instants plus tard, Maggie entra à son tour dans la chambre. Elle s'assit à son tour sur le lit de Natasha et les trois filles commencèrent à discuter. Il était plus de minuit quand elles se décidèrent enfin à dormir.
Il faisait nuit. Le ciel était noir, la lune était pleine. Il n'y avait pas d'étoile. Natasha était toute seule, assise sur un banc, le menton sur les genoux et les bras serrés autour des jambes. Autour d'elle, rien d'autre que de grands arbres et un silence pesant.
Tout à coup, un craquement. La jeune fille sursauta. Elle entrevit brièvement une haute silhouette noire glisser entre les arbres. Elle frissonna. Un point blanc près du pied du banc attira son attention. Elle se baissa et ramassa... un coton hydrophile plein de sang.
Soudain, elle sentit une main puissante se refermer sur sa bouche, l'empêchant de respirer...
Natasha se réveilla en sursaut, le souffle court. Elle s'étouffait. Elle posa une main sur sa gorge et inspira longuement pour remplir ses poumons. À côté d'elle, Lola et Maggie dormaient paisiblement. Natasha jeta un ½il au radioréveil de Lola. Il indiquait quatre heures du matin. La jeune fille soupira et rejeta ses couvertures. Elle enfila à la hâte un long pull noir sur un débardeur et un jean de même couleur. Elle se glissa dans des pantoufles noires et quitta la chambre à pas feutrés. Dans le couloir, rien ne bougeait. Le silence était complet et pesant. Natasha déglutit avec difficulté. La lune jetait ses rayons d'argent comme des flaques sur le sol devant elle à intervalle régulier. Au bout du couloir, elle prit les escaliers qu'elle descendit quatre à quatre, peu rassurée dans le noir complet. Une fois dans le hall, elle jeta un bref coup d'½il derrière elle et sortit. Elle avait beau faire ce trajet tous les jours et même plusieurs fois par jour, traverser l'Institut en pleine nuit lui donnait l'impression d'être une voleuse. De plus, elle avait beau connaître le chemin, elle ne reconnaissait rien dans l'obscurité. C'était terrifiant.
Elle traversa le parc à toute vitesse, l'herbe humide chatouillant ses chevilles nues sous son pantalon. Arrivée près du banc où elle avait l'habitude de s'asseoir, elle ralentit, et parcouru les derniers mètres en marchant tout doucement. Ici, le silence était apaisant, troublé quelque fois par le chant d'un oiseau nocturne ou par un grillon. Elle s'assit lentement et se roula en boule sur le banc pour observer les étoiles qui brillaient comme autant de petits diamants au dessus de sa tête.
De là où elle se trouvait, elle voyait la route de l'autre côté du grillage délimitant l'Institut, et la mairie de l'autre côté de l'école. Toutes les fenêtres en étaient éteintes. La seule lumière provenait d'un vieux lampadaire rongé par la rouille qui parvenait à jeter un faible rai jaunâtre sur le macadam. Soudain, une grosse voiture noire apparut et fila devant l'internat à une vitesse folle, troublant ainsi le silence te le calme de la ville endormie. Natasha sursauta à cette vision insolite qui disparut aussi vite qu'elle était arrivée.
La jeune fille haussa les épaules et replongea son attention dans le ciel étoilé. Pas un seul nuage n'était en vue, si bien qu'on pouvait voir une dizaine de constellations sans mal. Natasha s'amusait à les trouver et à deviner leur nom, lorsqu'elle entendit un crissement aigu. Le c½ur battant à tout rompre, elle quitta le banc et s'avança vers le grillage.
C'est alors qu'elle découvrit la même voiture noire, une Cayenne luisante aux vitres teintées, qui faisait demi-tour un peu plus loin. La voiture rebroussa chemin jusqu'au commencement du grillage et roula au ralenti jusqu'à l'endroit où se tenait Natasha. Terrifiée, elle fit un pas en arrière, puis un autre, et s'arrêta pour attendre la suite des évènements. La portière avant côté passager s'ouvrit, dévoilant l'immense silhouette d'un homme à la carrure d'athlète. Il était habillé tout en noir, portait des lunettes de soleil au beau milieu de la nuit, avait le crâne rasé et une boucle d'oreille en argent qui scintillait sous la pauvre lumière diffusée par le lampadaire.
– Natasha Ka ? grogna-t-il d'une voix gutturale à l'adresse de l'adolescente terrorisée.
Elle sursauta et recula encore un peu.
– Qui êtes-vous ? murmura-t-elle.
Sans répondre, l'homme s'approcha du grillage, l'empoigna en deux endroits et le déchira aussi facilement que s'il s'était agi d'une simple feuille de papier. Natasha hurla, tourna les talons et courut aussi vite qu'elle en était capable jusqu'à la porte du pensionnat. Le colosse avait réagi au quart de tour et la talonnait de quelques mètres seulement. La jeune fille s'efforça d'accélérer encore mais, épuisée par ce sprint inattendu au saut du lit, elle commença peu à peu à perdre de la vitesse. L'homme rasé la rattrapa sans peine, l'empoigna brutalement par la taille et la souleva comme un paquet de linge.
Natasha hurlait et se débattait, balançant ses poings et ses pieds aussi fort et aussi souvent que possible en criant à pleins poumons pour réveiller les pensionnaires endormis. Mais personne n'apparut à la fenêtre, personne ne lui vint en aide, et en quelques secondes, elle fut jetée à l'arrière de la voiture sans ménagement et sa ceinture de sécurité se boucla d'elle-même. De même, la portière était verrouillée de l'extérieur. Elle était prisonnière de la voiture, coincée derrière son ravisseur et une autre brute du même acabit.
Au moment où la portière avant se refermait sur le monstre de muscles, la porte du pensionnat s'ouvrit sur Miss Helford. Natasha hurla et frappa la vitre sans parvenir à attirer l'attention de la vieille femme. Le colosse devant elle se retourna et enfonça violemment une seringue dans son cou avant de lui en injecter le contenu. Il se tourna de nouveau, appuya sur un bouton près de sa tête et une séparation noire monta entre lui et son otage.
Natasha regarda la cloison monter lentement jusqu'au toit du véhicule et reporta son attention sur le paysage au dehors. Tout bougeait autour d'elle. Elle avait le vertige et la nausée. Une terrible migraine l'assaillit. Elle ferma les yeux et sombra lentement dans un sommeil sans rêves.
Natasha se réveilla brusquement. La voiture était arrêtée. Où était-elle ? Où l'avaient-ils emmenée ? Ses yeux refusaient de s'ouvrir, mais elle entendit un grand bruit à sa gauche. La portière s'ouvrit, il y eut un bruissement de vêtements et un cri étouffé puis un gémissement. On jeta quelque chose sur le siège à côté d'elle et on referma brutalement la portière. La voiture redémarra et Natasha perdit de nouveau connaissance.
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